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Les 7 branches – Adam Nguyen, 2026 (Documentaire)

Ce documentaire autoproduit, écrit et réalisé par Adam Nguyen, dure une cinquantaine de minutes. Il donne la parole aux sept enfants de ses grands-parents, qui retracent la trajectoire de leur père et de leur mère. Il convient de le préciser d’emblée : il s’agit avant tout d’un film intime, construit comme un récit familial. On peut dès lors s’interroger sur l’intérêt qu’un tel récit de vie, consacré à un homme et une femme nés en Asie puis installés avec leur famille en région parisienne, peut présenter pour un public extérieur à ce cercle familial.
Sur le plan formel, le documentaire repose principalement sur une série d’entretiens menés par le réalisateur avec ses oncles et tantes, qu’il désigne comme les « sept branches », en référence à leur place dans l’arbre généalogique. À travers ces échanges, il revient sur les différentes étapes de l’existence de ses grands-parents : celle du grand-père, d’origine indienne, et celle de la grand-mère, vietnamienne. Le film adopte ainsi une structure chronologique, allant de l’enfance au Vietnam aux années passées en Inde, puis à l’arrivée en France, à l’installation dans le pays d’accueil, au vieillissement et, enfin, au décès successif du grand-père puis de la grand-mère.
D’un point de vue technique, l’ensemble est soigné. La mise en scène demeure sobre : les témoignages se succèdent dans un dispositif d’entretien classique, mais efficace, soutenu par un montage fluide. Le film mobilise également des photographies familiales, des archives visuelles et quelques images filmées issues de fonds extérieurs. À cela s’ajoutent deux ou trois images vraisemblablement générées par intelligence artificielle, utilisées pour illustrer certains souvenirs.
L’intérêt du documentaire, pour un chercheur travaillant sur les enjeux de mémoire, réside dans la manière dont un descendant organise la collecte et la mise en récit de la parole familiale. Le film permet d’observer les questions posées, les modalités de réponse et, plus largement, la construction d’un récit intergénérationnel. Certes, le spectateur n’a pas accès à l’ensemble du matériau recueilli : le montage opère nécessairement une sélection. Or cette sélection constitue précisément un objet d’analyse. Elle révèle ce que le réalisateur, à la fois collecteur, monteur et héritier, juge digne d’être transmis. Même lorsqu’il cherche à rester fidèle aux témoignages, son travail implique des choix subjectifs, sensibles et narratifs. En rendant cette matière publique, il ne se contente donc pas d’assembler des souvenirs : il leur donne une forme cohérente, susceptible d’être reçue par des spectateurs extérieurs à la famille.
La progression du film ne relève pas seulement d’un ordre chronologique. Elle s’organise aussi autour d’un motif central, explicitement formulé au début comme à la fin du documentaire : celui du sacrifice. Ce sacrifice est attribué aux grands-parents, mais il est également perçu par leurs enfants, qui en deviennent les témoins et les interprètes. Ce thème est fréquent dans les récits de descendants de personnes immigrées. L’exil, la migration, le déclassement social et la perte de privilèges y sont souvent associés à l’idée d’un effort parental redoublé, destiné à assurer aux enfants les meilleures conditions de vie possibles. Le documentaire apparaît ainsi comme un geste mémoriel et commémoratif, mais aussi comme un hommage explicite à deux figures fondatrices, assimilées au tronc familial par la métaphore de l’arbre généalogique.
Sur le plan historique, le film fournit seulement quelques repères permettant de situer les trajectoires individuelles dans un contexte plus large. Les raisons précises de la présence de cette famille indienne au Vietnam demeurent peu développées, même si elles peuvent être comprises dans leurs grandes lignes. L’offensive du Têt en 1968 et la chute de Saïgon en 1975 sont toutefois mentionnées comme des événements majeurs, venus bouleverser le projet familial et précipiter le départ, d’abord vers l’Inde, puis vers la France. Le documentaire s’inscrit ainsi dans une forme relativement classique de double récit biographique et familial, comparable à d’autres documentaires, mémoires ou récits de vie consacrés aux trajectoires migratoires. Son originalité tient moins à son dispositif qu’à la manière dont il incarne cette histoire : le récit est clairement construit, accessible, et rend perceptible l’adaptation progressive de la famille à des contextes successifs.
Plusieurs éléments évoqués rejoignent des problématiques bien identifiées dans les travaux sur les migrations et l’exil : le déclassement social, la précarisation, mais aussi les expériences de racisme vécues par les enfants en tant que métis indo-vietnamiens. Au Vietnam, ils ne sont pas perçus comme suffisamment vietnamiens ; en Inde, ils sont critiqués ou rejetés parce qu’ils sont assimilés à des Chinois. Face à ces formes d’exclusion, les témoins, aujourd’hui âgés d’environ soixante à quatre-vingts ans, expriment une reconnaissance marquée envers la France et la société française, notamment pour l’accueil, l’intégration et les solidarités dont ils ont bénéficié à leur arrivée. Plus encore, le film suggère que la trajectoire migratoire a profondément marqué la psychologie des parents et leur manière d’exercer leur rôle parental. Le déclassement et la perte des ressources antérieures semblent notamment conduire la mère à une anticipation permanente du pire. La réussite familiale se trouve finalement associée, comme cela est indiqué à la fin du documentaire, à l’accession à la propriété et à l’achat d’un pavillon.
Les questions d’éducation occupent également une place importante. La dureté et la sévérité parentales peuvent être interprétées à la fois au regard de la culture d’origine et de la situation de précarité produite par l’exil. Le motif du sacrifice implique aussi une forme de pression exercée sur les enfants, même si cette dimension demeure peu explicitée dans le film. Celui-ci adopte en effet une tonalité très bienveillante à l’égard des parents disparus et ne propose pas de véritable lecture critique. Ce choix est compréhensible au regard de la fonction mémorielle et hommageante du documentaire, mais il limite l’exploration des tensions éventuelles au sein de la famille. Les difficultés évoquées restent principalement extérieures : elles relèvent de la guerre, de l’exil, de la précarité ou du racisme, plutôt que des relations internes au couple, à la fratrie ou au groupe familial élargi. Aborder ces dimensions supposerait certes d’en disposer et d’accepter de les rendre publiques ; cela permettrait toutefois de saisir plus finement la complexité des relations familiales en contexte migratoire.
Dans ses dernières minutes, le documentaire aborde le vieillissement, les derniers instants des grands-parents et l’expérience du deuil, notamment celle de la grand-mère devenue veuve. Il montre ensuite la reconfiguration des liens familiaux autour du soin apporté à cette femme désormais seule, puis les effets de sa disparition sur les enfants. Cette séquence, bien que brève, ouvre une réflexion sur la fin de vie, la transmission et la disparition progressive d’une génération.
Enfin, le film laisse entrevoir la présence des générations suivantes, sans véritablement approfondir leur rapport à cette histoire. On comprend pourtant, comme cela est affirmé en conclusion, que le documentaire leur est aussi destiné. Il serait dès lors intéressant d’interroger leur propre relation à la mémoire familiale, au pays d’origine, à l’histoire migratoire et aux formes de transmission culturelle. Le discours demeure en effet relativement homogène : il propose le double portrait d’un homme et d’une femme, raconté par leurs enfants à travers les souvenirs d’une enfance présentée comme globalement heureuse, malgré la guerre et l’exil. Cette perspective rappelle, par certains aspects, le travail de Marcelino Truong. Si le rapport des oncles et tantes à la France apparaît relativement apaisé, on aimerait en savoir davantage sur leur rapport à l’histoire, aux appartenances nationales et culturelles, ainsi qu’à ce qu’ils souhaitent transmettre à leurs propres enfants. Le documentaire se présente finalement comme un témoignage filial adressé aux parents disparus, clos par des paroles d’amour et de gratitude.

 

« Explorer nos histoires individuelles, c’est aussi nourrir nos histoires collectives.» ‪@GeorgeKa‬ – Banh Mi Media

« Explorer nos histoires individuelles, c’est aussi nourrir nos histoires collectives.»

Qu’est-ce qu’être une femme asiatique en France aujourd’hui ? C’est la question qu’a posée Linda à six femmes françaises vietnamiennes inspirantes, pour une série spéciale, Banh Mi Women, en 6 épisodes. Celles qui créent et impactent l’espace public français, à travers leurs parcours. Pour ce dernier épisode, Linda a rencontré George Ka, chanteuse et compositrice dont l’album, Les rebords du monde, est sorti en avril 2025.
Repérée par Gaël Faye, elle s’est fait connaître avec sa chanson Saigon, et son clip tourné au Vietnam. Dans son texte, George Ka parle d’identité, de métissage, et de la place que l’on a dans le pays de nos racines – un pays qui ne nous connaît pas. Sa voix est celle d’une génération nouvelle, qui porte un regard d’espoir sur une société où les parcours de chacun.es viennent se connecter pour mieux résonner, ensemble. “Quand je dois faire quelque chose, je me demande : « Est-ce que ça me rend fière ? ». C’est aussi le sentiment qui te dit « t’as bien fait ».” “En fait, les histoires collectives sont la somme d’histoires individuelles et de personnes qui ont essayé de documenter, de comprendre et de poser des mots dans lesquelles d’autres personnes pouvaient se reconnaître.” “C’est là que l’humanité se crée : quand on arrive à ressentir de l’empathie et de la compréhension pour des personnes qui ont des itinéraires complètement différents.”
Un épisode qui clôture la série Banh Mi Women, et dans lequel on parle de sororité, de cultiver la joie, et de comment transformer nos histoires individuelles en histoires collectives.
Banh Mi est un podcast créé et réalisé par Linda Nguon. https://banh-mi.co/
Ecouter Georges Ka – Saigon [CLIP OFFICIEL] sur Youtube:

Nos mémoires. Vietnam, les enfants oubliés

Résumé des Épisodes :

  1. Sénégal – Fils de Tirailleur
    Auteur : Karfa Diallo
    Ce récit poignant, écrit par Karfa Diallo, explore la lutte d’Abdoulaye Diallo, un tirailleur sénégalais, pour obtenir la reconnaissance et la pension méritées de la France. Les contributions et sacrifices des 300 000 hommes africains de l’Ouest, combattants dans l’armée française, sont soulignés.
  2. Martinique – L’Île Empoisonnée
    Autrice : Léa Mormin-Chauvac
    Léa Mormin-Chauvac dévoile l’histoire dramatique de la Martinique, marquée par l’utilisation massive du pesticide Chlordécone. Cet épisode met en lumière les conséquences sanitaires à long terme et le combat pour l’interdiction de ce produit toxique.
  3. Vietnam – Les Enfants Oubliés
    Auteur : Louis Raymond
    Louis Raymond nous plonge dans le récit de Néjame Aboubakar et d’autres enfants d’Indochine, rapatriés en France. Leur intégration forcée et la perte de leur culture natale sont évoquées, ainsi que la transmission mémorielle de cette expérience d’exil et de déracinement.
  4. Polynésie – Le Mirage Nucléaire
    Autrice : Titaua Peu
    Titaua Peu raconte les impacts de 193 essais nucléaires en Polynésie française. Elle aborde la promesse illusoire du progrès et les conséquences environnementales et sanitaires, dévoilant une réalité souvent occultée.
  5. Guyane – Atteinte à la Sûreté de l’État
    Autrice : Lauriane Nembrot
    Lauriane Nembrot explore les dynamiques de l’indépendantisme guyanais et la répression étatique française. L’épisode soulève des questions sur le statut administratif de la Guyane et son histoire marquée par les conflits politiques.

 

 

Vietnam-sur-Lot, un podcast incontournable !

Vietnam-sur-Lot est un documentaire audio en six épisodes écrit par Alix Douart Sinnouretty. Fille d’une Vietnamienne d’origine indienne rapatriée dans le camp de Sainte-Livrade-sur-Lot dans les années 1950, Alix part à la rencontre de membres de sa famille, d’amies, d’un historien (Alain Ruscio), d’une sociologue (Dominique Rolland), ou encore d’une travailleuse sociale de la Cimade. Nous la suivons, depuis le sud de la France jusqu’en Inde et au Vietnam, sur les traces de son histoire familiale. Pour bien saisir le parcours de son grand-père, de sa grand-mère, de sa mère, la narratrice les resitue dans son contexte historique, depuis la fin de la guerre d’Indochine, des politiques d’immigration jusqu’aux luttes mémorielles des années les plus récentes.

J’ai eu le plaisir d’écouter cette série documentaire et d’en faire une recension à retrouver ici :
https://lescahiersdunem.fr/le-centre-daccueil-des-francais-dindochine-cafi-sera-un-ancetre-dont-on-racontera-lhistoire/

Pour le reste, le podcast est à écouter sur toutes les plates-formes !

Cet article a été intégré au projet Asian Migration Map, cliquez ici pour découvrir une autre manière de lire la recherche, dans son contexte géographique et historique.

Raconter l’héroïsme ordinaire de la diaspora vietnamienne, entretien avec Clément Baloup.

Déjà 5 tomes parus aux éditions La Boîte à Bulles

Le jeudi 3 décembre 2020, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Clément Baloup, dessinateur, illustrateur, bédéiste et auteur d’une série de romans graphiques consacrés aux histoires des diasporas vietnamiennes. En tant que doctorant qui m’intéresse aux dynamiques de mémoire au sein des familles d’origine vietnamienne, je profite de cette occasion pour l’interroger sur son expérience personnelle mais c’est surtout son travail de chercheur qui m’intéresse. L’auteur qui signe tout juste le cinquième ouvrage de cette série me confie alors son processus de travail, ses échanges avec les protagonistes de ses histoires mais aussi avec son lectorat. La discussion est donc structurée autour de l’idée de raconter de bonnes histoires qui soient inspirées et documentées par les vies de celles et ceux qui ont fait et font la grande Histoire. Son dernier album – que vous devez absolument vous procurer pour compléter votre collection – Les Engagés de Nouvelle-Calédonie, est édité par La Boîte à Bulles.

Capture de l’échange en ligne.

Passing pan-ethnique [Notes de recherche]

On sait que les races biologiques n’existent pas mais que ce sont des constructions sociales. Ce sont donc des divisions, des classifications arbitraires qui reposent pour autant sur des critères réels, physiques, culturels et moraux. Cela ne veut donc pas dire que les traits qui sont mis en avant pour diviser et classer les groupes sociaux, les groupes ethniques ou raciaux, n’existent pas, mais cela veut dire que c’est l’anthropologie d’abord (la science qui a crée les races humaines) et ses usages sociaux qui ont mis en avance ces critères et leur ont donné l’importance qu’ils ont aujourd’hui.

Panser les dépossessions culturelles (1) – Mélanges des cultures

Cette première réflexion se propose d’ouvrir une série d’arguments venant répondre à la question aujourd’hui étiquetée d’appropriation culturelle, mais que je préfère présenter sous l’angle de la dépossession, choix sémantique que je justifierai prochainement. En attendant, voici une première analyse d’un argument qu’on entend souvent et qu’il convient de décortiquer.

(1) Toutes les cultures se sont toujours mélangées.

“Je ne vois pas les couleurs”… mon œil !

“Je suis métisse”. “J’ai des origines”. “Je suis Eurasien”. “J’ai du sang vietnamien”.

Définir son identité aux autres répond à différentes exigences selon les situations et selon les personnes que l’on a en face de soi. En France selon les contextes je peux ne pas avoir besoin de “révéler” mon identité sans que cela m’empêche d’interagir, sans que cela n’interpelle. J’ai un physique et un passing blanc et mon nom de famille, bien qu’originairement vietnamien a lui aussi été francisé. Ma grand-mère a gardé son accent indochinois mais celui-ci a été effacé du patronyme pour mieux sonner français. Pour les esprits les plus convaincus ce name passing viendrait même m’ancrer dans le folklore breton. En effet si Lê Hoàng An ne semble guère laisser de doute, la police et le polissage assimilationniste (qu’il soit institutionnel, administratif et juridique ou inconscient et incorporé dans les esprits même par l’injonction à la norme) qui ont donné Le Hoangan me permettent de performer une identité bretonne autant que vietnamienne. Mais revenons aux apparences.

En France, il m’arrive très fréquemment qu’on me demande si j’ai des “origines”, souvent avec une phrase qui se veut bienveillante du genre “c’est juste par curiosité parce que ça m’intéresse mais t’es pas obligé de répondre”. Une fois que je révèle mon arbre généalogique j’ai souvent droit à un “oui, je me disais bien que…” ou alors “ouais, ça se voit un peu”… mais le plus gênant c’est quand je subis les pronostics de profilage racial du genre “j’aurais dit que tu étais plutôt sud-américain ou égyptien” ou alors “c’est vrai que t’as un côté asiatique” et autres. Dans ces moments-là les personnes cherchent à confirmer leur capacité à caractériser les personnes métisses, qui ne rentrent pas dans les cases.

De sang mêlé – de Dominique Rolland (morceaux choisis)

À partir de sa quête identitaire personnelle et familiale, l’auteure ethnologue offre un voyage passionnant à travers l’histoire de l’Indochine jusqu’au Vietnam du début du siècle, en livrant des impressions, des doutes et de nombreuses notes biographiques et autobiographiques. C’est l’histoire de sa famille, de ses ancêtres qui se mêle à des notes de la vie quotidienne et des notes de voyages, ces voyages de “retour aux origines” que beaucoup de métisses connaissent. Ici, le blog de l’autrice avec d’autres extraits : http://vietdom.blog.lemonde.fr/category/extraits-de-sang-mele/

Certains extraits résonnent particulièrement pour moi.

Métis de Philippe Franchini

Il faut bien comprendre que les métis ne forment pas une race et que leur condition est la plus diverse qui soit.

p.11

« Eurasien » est sans doute mieux que « sang-mêlé », mais c’est un compromis qui permet d’esquiver le choc du réel. Sa tonalité faussement ethnographique et sa connotation géographique peuvent convenir aux esprits contournés et aux tempéraments susceptibles. Il n’en sent pas moins l’artifice et masque de façon dérisoire une réalité, à la fois crue et riche, qui n’a pas à être occultée. […] Je récuse donc le mot « eurasien » que j’ai eu parfois la faiblesse, disons même la lâcheté, d’employer pour mon propre compte.

pp.13-14

Confondre mélange et métissage résulte de l’une de ces perversions ridicules qui transforment le langage d’aujourd’hui en un produit de synthèse dont on ne parvient pas à distinguer la face du revers. Pitié, ô publicitaires nous, métis, laissez-nous donc le mot ! En le galvaudant, en le triturant à la sauce crémière, en le manipulant en tous sens, vous dissipez une fois de plus le songe et nous privez de la fragile aura d’exotisme que les néo bien-pensants s’évertuent à nous faire perdre au nom de je ne sais quelle idyllique intégration au peuple dominant.

p.16

Pour le vieux Larousse, élaboré dans le cadre des idées de la première moitié du XXème siècle, le métis humain est le produit d’un croisement de races. […] Autre effet inquiétant : l’idée d’un « produit d’un croisement » conduisant à celle de mélange, elle implique forcément celle de dosage. Maurice, un vieil ami corse « qui-m’a-vu-naître », me dit un jour : « Tu es Corse à 80 % ! C’est ce qui te sauve. » Encore que le sauvetage me semblât sujet à caution, j’aurais pu croire à une boutade de fin de repas sans ce ton convaincu. Maurice pensait sérieusement me témoigner de la sorte de son amitié. Eh bien, j’avoue ne pas apprécier d’être assimilé, au mieux à un cocktail, au pire à un café au lait. […] La programmation génétique tentée par Hitler dans son plan Lebensborn était fondée sur le principe de croisement entre des éléments sélectionnés et purs. Voilà pourquoi je réponds à ce cher Maurice : « Non, mon vieux, je ne suis partagé ni à 80, ni à 10, ni à 50 %. »

[…]

Le même vieux Larousse affirmait qu’il n’y avait chez le métis aucune fusion des caractères comme chez l’hybride, mais, au contraire indépendance de ces éléments.

pp.17-18

Le métis n’est en fait ni seul ni passif. Il se détermine d’abord par la réponse que lui-même donne aux autres, leurs approches, à leurs agressions, aux conflits ou aux alliances qui en résultent. Et cette réponse est dictée en premier par une différence fondée non seulement sur l’apparence, mais aussi sur un comportement résultant d’une double appartenance, ethnique, culturelle et sociale. Elle dépend aussi de l’époque, des circonstances. C’est en effet une chose de vivre sa condition de métis dans une société moderne, libre et démocratique. C’en est une autre de l’éprouver dans une société de type colonial, où la domination d’un groupe par un autre tresse un réseau d’antagonismes et d’inégalités.

pp.20-21

Biraciaux aux États-Unis : construire et performer la race (Recension)

Alors que vient de paraître son nouvel ouvrage intitulé Whiter qui s’intéresse aux femmes asiatiques américaines et au colorisme, j’ai lu un travail plus ancien qui s’intéresse à une population plus précise composée d’hommes et de femmes issues de couples mixtes blanc/noir. L’étude sociologique qualitative qui est relatée dans l’ouvrage Biracial in America Forming and Performing Racial Identity (paru en 2011) s’intéresse autant à la manière dont les identités sont perçues et vécues par les personnes enquêtées autant qu’aux stratégies et actions mises en place pour se conformer à une identité ou une autre.

Métisses blancs-asiatiques : le nouveau standard de beauté de l’Asie. (traduction)

Cet article présente de nombreuses figures emblématiques : actrices, mannequins, miss, etc. qui représentent les normes actuelles de beauté en Asie. Si on peut caractériser ces personnes comme “racisées” et appartenant ethniquement (en partie) aux communautés qu’elles représentent, le fait qu’elles soient métisses n’est pas un hasard et doit nous interpeller sur la reconduction des hiérarchies raciales en fonction de l’apparence, dont le colorisme est une facette.
Traduction d’un article en anglais dont l’original a été consulté à cette adresse : http://theindependent.sg/mixed-race-of-asian-and-western-asias-new-standard-of-beauty/

J’avais honte d’oublier mon origine vietnamienne – Philippe Rostan (traduction)

Dans cette traduction d’un article paru en vietnamien dans le journal Tuoi Tre :
https://tuoitre.vn/dao-dien-philippe-rostan-toi-tung-xau-ho-khi-quen-nguon-goc-viet-20190604095203687.htm le réalisateur Franco-Vietnamien métisse né au Vietnam revient sur le film qu’il a réalisé sur les métisses de l’époque coloniale, et évoque son rapport à ses origines et son identité.

La séparation avec la mère patrie après 1954 a laissé une plaie profondément gravée dans le cœur de milliers de métisses franco-vietnamiens. Jusqu’à ce que le réalisateur Philippe Rostan tourne son film Inconnu, présumé Français ; beaucoup de personnes, après s’être tus la moitié de leur vie, ont fait sortir la vérité pour la première fois.

Le journal Tuổi Trẻ s’est entretenu avec le réalisateur Philippe Rostan au sujet de l’envie de faire son film qui sera projeté au dixième festival de films documentaires Europe-Vietnam de l’année 2019.

Pourquoi avez-vous décidé de faire un film sur les métisses franco-vietnamiens ?

– Quand la France a occupé le Vietnam, les métisses ont constitué un problème compliqué. Quand les Français sont partis en 1954, ils ont emmené avec eux 45.000 enfants métisses.

Les mères vietnamiennes qui ne connaissaient pas le français ont signé un document pour renoncer à leur maternité. Leurs enfants ont été emmenés en France et ont ensuite été logés dans des orphelinats.

Ces enfants sont devenus apatrides, sans-papiers, reconnus d’aucun côté. Ce n’est que bien plus tard que la France a résolu le problème de la nationalité des métisses.

Quand j’ai tourné le film, les métisses avaient 60 ans. Ils avaient tous caché le passé de leurs familles. J’ai un cousin nommé Georges, sa mère est une sœur de sang de ma mère. Je suis venu en France avec tous mes parents, et lui est allé en France mais n’a pas été reconnu par mon père. Depuis 1998, je voulais faire un film sur lui, mais en 2008, il a accepté.

Pour les métisses, le passé est une blessure très profonde dont ils ne veulent pas se rappeler. Grâce à Georges, j’ai trouvé une communauté de métisses. Ce sont tous des célibataires, regroupés dans un cercle d’amis proches.

J’ai entendu beaucoup d’histoires touchantes. Face à la caméra, beaucoup d’entre eux sont revenus sur le moment où à l’âge de 5 ou 6 ans ils ont quitté le Vietnam. Certaines personnes se souviennent encore des chansons que leurs mères leurs chantaient dans leur enfance.

Quel a été le plus gros défi pendant la réalisation du film ?

Pour les Français, c’est une tache de l’histoire qu’ils ne veulent plus mentionner. J’avais vraiment besoin de l’armée pour obtenir les documents, l’équipement et les finances. Malheureusement, ils ont refusé car je ne voulais pas ré-entendre cette histoire. Heureusement, le réalisateur Pierre Watrin a accepté de m’aider à réaliser le film. Après cela, il y a eu beaucoup d’autres directeurs à travailler sur ce sujet.

Silencieux depuis de nombreuses années, il y a de plus en plus de Français d’origine vietnamienne qui veulent raconter leur histoire. Il y a beaucoup de gens qui cachent leurs origines à leurs propres enfants. Après avoir visionné ce film pour la première fois, de nombreux enfants comprennent l’origine de leurs parents. Mon cousin a donné le film à sa fille, mais il n’a osé regarder le film que six mois plus tard.

Depuis le tournage, de nombreuses personnes ont entrepris de retrouver leurs parents. Quelques personnes sont revenues au Vietnam pour retrouver leur mère. Quant à leurs pères français, la plupart d’entre eux ne veulent pas reconnaître leurs enfants, car ils ont maintenant une famille.

Pourquoi êtes-vous revenu au Vietnam ?

Quand j’étais enfant, j’étudiais l’école française à Da Lat et Saigon. Arrivé en France, je parlais français dans la rue et chez moi je parlais vietnamien avec ma mère.

Je pensais que mon vietnamien était plutôt bon. Ensuite, j’ai eu le poste d’assistant du réalisateur Pierre Schoendoerffer lorsqu’il est allé au Vietnam pour réaliser le documentaire Điện Biên Phủ. J’ai soutenu le traducteur, mais en ce qui concernait le vocabulaire militaire, je ne connaissais pas un mot.

Après ce film, j’ai décidé de rentrer au Vietnam 6 mois pour apprendre le vietnamien. Depuis ce film aussi, j’ai remarqué de nombreuses idées de sujets de films à réaliser au Vietnam.

Quand vous êtes arrivé au Vietnam, qu’est-ce qui vous a permis de vous sentir connecté à ce pays?

En descendant de l’avion, sentir la chaleur et l’humidité, la sueur couler, puis la nourriture et les boissons … ça me ramène dans mon enfance. En France, les gens ont souvent l’habitude de dire “aller à Paris”, mais quand j’y vais, j’oublie parfois qu’au lieu de dire “aller à Paris”, je dis “aller à Buon Me Thuot”.

Je suis arrivé en France à 11 ans. Parfois mes parents m’envoyaient en camp d’été pendant un mois avec seulement des enfants français. De retour à la maison, en passant devant la glace j’ai soudain réalisé que j’avais oublié que j’étais vietnamien. Tout à coup j’ai ressenti beaucoup de honte, parce qu’à force de vivre en société avec des Français j’avais oublié que j’étais vietnamien. J’ai caché ça à mes parents.

Une dizaine d’années plus tard, j’ai parlé avec une cousine qui avait aussi partagé le même sentiment que moi. À ce moment je me suis senti soulagé.

Maintenant je comprends cela normalement. Il m’a fallu du temps pour trouver l’équilibre et concilier ces deux mondes. Faire des films est une manière de me comprendre

Filmographie d’après Wikipédia.

  • 2018 : Les Hmongs, entre terre et ciel
  • 2018 : La mission-fleuve
  • 2017 : Le dernier paradis des Kalinagos
  • 2015 : Le Dragon de Guyane, Mention spéciale du jury Terra Festival 2016
  • 2013 : Les Jumeaux maudits, Prix du documentaire Festival Quintessence d’Ouidah (Bénin) 2014
  • 2012 : L’Un est l’autre, téléfilm, Prix de la diversité France Télévision CNC ACSE
  • 2012 : Le Lotus dans tous ses états5, Prix du Public du Festival de Vesoul 2013
  • 2011 : Le Marché de l’amour, Etoile de la Scam 2012
  • 2010 : Les Trois guerres de Madeleine Riffaud Prix CNC 2011 des Images de la Diversité, “Etoile de la Scam 2011, Grand Prix du Film Documentaire du Festival du Cinéma d’Alger en 2012
  • 2009 : Inconnu, présumé français, Prix CNC 2010 des Images de la Diversité, Prix du public festival de Tours 2010
  • 2008 : Ho Chi Minh
  • 2007 : Le Petit Vietnam
  • 2002 : Cœur de Coréenne
  • 2001 : Chiec banh it
  • 1994 : Les Nems moi non plus