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Les 7 branches – Adam Nguyen, 2026 (Documentaire)

Ce documentaire autoproduit, écrit et réalisé par Adam Nguyen, dure une cinquantaine de minutes. Il donne la parole aux sept enfants de ses grands-parents, qui retracent la trajectoire de leur père et de leur mère. Il convient de le préciser d’emblée : il s’agit avant tout d’un film intime, construit comme un récit familial. On peut dès lors s’interroger sur l’intérêt qu’un tel récit de vie, consacré à un homme et une femme nés en Asie puis installés avec leur famille en région parisienne, peut présenter pour un public extérieur à ce cercle familial.
Sur le plan formel, le documentaire repose principalement sur une série d’entretiens menés par le réalisateur avec ses oncles et tantes, qu’il désigne comme les « sept branches », en référence à leur place dans l’arbre généalogique. À travers ces échanges, il revient sur les différentes étapes de l’existence de ses grands-parents : celle du grand-père, d’origine indienne, et celle de la grand-mère, vietnamienne. Le film adopte ainsi une structure chronologique, allant de l’enfance au Vietnam aux années passées en Inde, puis à l’arrivée en France, à l’installation dans le pays d’accueil, au vieillissement et, enfin, au décès successif du grand-père puis de la grand-mère.
D’un point de vue technique, l’ensemble est soigné. La mise en scène demeure sobre : les témoignages se succèdent dans un dispositif d’entretien classique, mais efficace, soutenu par un montage fluide. Le film mobilise également des photographies familiales, des archives visuelles et quelques images filmées issues de fonds extérieurs. À cela s’ajoutent deux ou trois images vraisemblablement générées par intelligence artificielle, utilisées pour illustrer certains souvenirs.
L’intérêt du documentaire, pour un chercheur travaillant sur les enjeux de mémoire, réside dans la manière dont un descendant organise la collecte et la mise en récit de la parole familiale. Le film permet d’observer les questions posées, les modalités de réponse et, plus largement, la construction d’un récit intergénérationnel. Certes, le spectateur n’a pas accès à l’ensemble du matériau recueilli : le montage opère nécessairement une sélection. Or cette sélection constitue précisément un objet d’analyse. Elle révèle ce que le réalisateur, à la fois collecteur, monteur et héritier, juge digne d’être transmis. Même lorsqu’il cherche à rester fidèle aux témoignages, son travail implique des choix subjectifs, sensibles et narratifs. En rendant cette matière publique, il ne se contente donc pas d’assembler des souvenirs : il leur donne une forme cohérente, susceptible d’être reçue par des spectateurs extérieurs à la famille.
La progression du film ne relève pas seulement d’un ordre chronologique. Elle s’organise aussi autour d’un motif central, explicitement formulé au début comme à la fin du documentaire : celui du sacrifice. Ce sacrifice est attribué aux grands-parents, mais il est également perçu par leurs enfants, qui en deviennent les témoins et les interprètes. Ce thème est fréquent dans les récits de descendants de personnes immigrées. L’exil, la migration, le déclassement social et la perte de privilèges y sont souvent associés à l’idée d’un effort parental redoublé, destiné à assurer aux enfants les meilleures conditions de vie possibles. Le documentaire apparaît ainsi comme un geste mémoriel et commémoratif, mais aussi comme un hommage explicite à deux figures fondatrices, assimilées au tronc familial par la métaphore de l’arbre généalogique.
Sur le plan historique, le film fournit seulement quelques repères permettant de situer les trajectoires individuelles dans un contexte plus large. Les raisons précises de la présence de cette famille indienne au Vietnam demeurent peu développées, même si elles peuvent être comprises dans leurs grandes lignes. L’offensive du Têt en 1968 et la chute de Saïgon en 1975 sont toutefois mentionnées comme des événements majeurs, venus bouleverser le projet familial et précipiter le départ, d’abord vers l’Inde, puis vers la France. Le documentaire s’inscrit ainsi dans une forme relativement classique de double récit biographique et familial, comparable à d’autres documentaires, mémoires ou récits de vie consacrés aux trajectoires migratoires. Son originalité tient moins à son dispositif qu’à la manière dont il incarne cette histoire : le récit est clairement construit, accessible, et rend perceptible l’adaptation progressive de la famille à des contextes successifs.
Plusieurs éléments évoqués rejoignent des problématiques bien identifiées dans les travaux sur les migrations et l’exil : le déclassement social, la précarisation, mais aussi les expériences de racisme vécues par les enfants en tant que métis indo-vietnamiens. Au Vietnam, ils ne sont pas perçus comme suffisamment vietnamiens ; en Inde, ils sont critiqués ou rejetés parce qu’ils sont assimilés à des Chinois. Face à ces formes d’exclusion, les témoins, aujourd’hui âgés d’environ soixante à quatre-vingts ans, expriment une reconnaissance marquée envers la France et la société française, notamment pour l’accueil, l’intégration et les solidarités dont ils ont bénéficié à leur arrivée. Plus encore, le film suggère que la trajectoire migratoire a profondément marqué la psychologie des parents et leur manière d’exercer leur rôle parental. Le déclassement et la perte des ressources antérieures semblent notamment conduire la mère à une anticipation permanente du pire. La réussite familiale se trouve finalement associée, comme cela est indiqué à la fin du documentaire, à l’accession à la propriété et à l’achat d’un pavillon.
Les questions d’éducation occupent également une place importante. La dureté et la sévérité parentales peuvent être interprétées à la fois au regard de la culture d’origine et de la situation de précarité produite par l’exil. Le motif du sacrifice implique aussi une forme de pression exercée sur les enfants, même si cette dimension demeure peu explicitée dans le film. Celui-ci adopte en effet une tonalité très bienveillante à l’égard des parents disparus et ne propose pas de véritable lecture critique. Ce choix est compréhensible au regard de la fonction mémorielle et hommageante du documentaire, mais il limite l’exploration des tensions éventuelles au sein de la famille. Les difficultés évoquées restent principalement extérieures : elles relèvent de la guerre, de l’exil, de la précarité ou du racisme, plutôt que des relations internes au couple, à la fratrie ou au groupe familial élargi. Aborder ces dimensions supposerait certes d’en disposer et d’accepter de les rendre publiques ; cela permettrait toutefois de saisir plus finement la complexité des relations familiales en contexte migratoire.
Dans ses dernières minutes, le documentaire aborde le vieillissement, les derniers instants des grands-parents et l’expérience du deuil, notamment celle de la grand-mère devenue veuve. Il montre ensuite la reconfiguration des liens familiaux autour du soin apporté à cette femme désormais seule, puis les effets de sa disparition sur les enfants. Cette séquence, bien que brève, ouvre une réflexion sur la fin de vie, la transmission et la disparition progressive d’une génération.
Enfin, le film laisse entrevoir la présence des générations suivantes, sans véritablement approfondir leur rapport à cette histoire. On comprend pourtant, comme cela est affirmé en conclusion, que le documentaire leur est aussi destiné. Il serait dès lors intéressant d’interroger leur propre relation à la mémoire familiale, au pays d’origine, à l’histoire migratoire et aux formes de transmission culturelle. Le discours demeure en effet relativement homogène : il propose le double portrait d’un homme et d’une femme, raconté par leurs enfants à travers les souvenirs d’une enfance présentée comme globalement heureuse, malgré la guerre et l’exil. Cette perspective rappelle, par certains aspects, le travail de Marcelino Truong. Si le rapport des oncles et tantes à la France apparaît relativement apaisé, on aimerait en savoir davantage sur leur rapport à l’histoire, aux appartenances nationales et culturelles, ainsi qu’à ce qu’ils souhaitent transmettre à leurs propres enfants. Le documentaire se présente finalement comme un témoignage filial adressé aux parents disparus, clos par des paroles d’amour et de gratitude.

 

Décryptage de l’article du Figaro du 9 février 2025 sur la minorité modèle

Dans son article du Figaro du 9 février 2025, le journaliste Paul Sugy, également éditorialiste sur CNEWS, reprend quasiment point par point l’édito de Pascal Praud de la semaine passée. Sur la forme, il avance des arguments chiffrés et sourcés. Mais en regardant dans les détails, on s’aperçoit assez facilement de certains biais. Cette répétition élaborée du même argumentaire que son collègue n’est pas un hasard et vient probablement répondre, sans l’avouer, à la tribune dénonçant l’instrumentalisation du mythe de la minorité modèle, postée sur le Nouvel Obs quelques jours plus tôt. Puisque l’échange est lancé, continuons le “débat” et revenons sur certains éléments qui sont présentés selon une logique qui n’est pas explicitée et qu’il est nécessaire de décrypter.

Histoire des migrations – Les Réfugiés du Mékong de Karine Meslin

Une recension d’Adélaïde Martin a déjà été publiée ici. Pour éviter la répétition, nous aborderons quelques points de détails qui permettent de pousser la réflexion d’après notre point de vue.

Ce livre procède d’un double mouvement : retracer l’histoire des trajectoires personnelles et familiales de la population de la péninsule indochinoise après 1975 tout en interrogeant la réception et la perception de cette population en France, particulièrement dans la région nantaise. Les sources utilisées mêlent travaux scientifiques pré-existants, œuvres littéraires et matériaux issus de la recherche personnelle, ce qui permet à l’autrice de dresser un tableau complet des différents mécanismes institutionnels et sociaux que traversent les réfugié.es. L’ouvrage s’adresse peut-être davantage à un public profane par sa dimension de synthèse.

Si le choix d’intégrer les populations Hmong est justifié, il aurait été intéressant de mettre en parallèle aussi d’autres minorités ayant migré avec les Kinh, les Khmer et les Lao. On pense aux Hoa, au Techeow pour les minorités chinoises mais aussi d’autres ethnies vietnamiennes qui sont encore peu étudiées.

Une approche politique transnationale manque également. Ce n’est pas l’objet de l’ouvrage qui s’intéresse aux politiques françaises d’intégration, mais il semble nécessaire de replacer notamment les discours politiques d’assimilation dans son contexte global mondial, sachant notamment que la diaspora vietnamienne aux États-Unis ou au Canada et les différentes modèles de communautés servent aussi de référence, en creux, de ce que la France cherche à ne pas faire. S’il est évoqué la question d’une volonté de ne pas ghettoiser les Asiatiques, et si de nombreux éléments nous expliquent comment s’effectue l’attribution des logements, cela nous donne envie de savoir quelles sont les mobilités géographiques, sociales. L’autrice évoque rapidement le fait que le milieu social avant la migration détermine le choix d’installation dans le pays d’accueil (de la ville à la ville ou de la campagne à la campagne) autant que la couleur politique de la mairie (la crainte de l’étiquette communiste ou socialiste), mais on peut se demander si une analyse plus poussée, sur une échelle nationale voire transnationale ne révèlerait pas d’autres dynamiques et d’autres enjeux de mobilité.

Surtout, sur la dimension politique, et justement parce que cela aurait pu servir le propos du livre qui est de déconstruire l’image d’une minorité discrète ou silencieuse, il aurait été bienvenu de rendre compte de l’activité politique de certaines associations, de leur engagement pour ou contre le gouvernement et des tensions au sein même des communautés que cela provoque. Ce livre soutient l’image d’une communauté apolitique, qui veut rester neutre pour ne pas faire de vagues. Si c’est vrai en partie, on aimerait aller creuser cette question et mettre à jour les discours, les cheminements idéologiques des personnes, leurs circulations dans les familles, les communautés. Peut-être n’y a-t-il rien à dire, ou peut-être ces choses-là sont plus intimes et personnelles (et donc peu partagées), mais on aimerait savoir.

Bien évidemment, de mon point de vue de chercheur sur les nouvelles générations, je suis un peu étonné que cette question soit si peu abordée dans l’ouvrage. Encore une fois, on ne peut reprocher à un livre de traiter de toutes les questions auxquelles on aimerait des réponses mais une partie sur la question des enfants, de la famille et de l’héritage de cette histoire de migration serait pertinente. Seul un passage mentionne deux œuvres qui traitent d’un aspect seulement de cela, mais cela dénote avec le reste du livre. En effet, s’il faut souligner l’essor de productions culturelles qui interrogent ces questions, les deux exemples concernent précisément la catégorie qui n’est pas traitée dans tout le reste du livre, à savoir les premières vagues de migration de la décolonisation de l’Indochine. Ici aussi, s’il est mentionné que ces premières générations vietnamiennes permettent d’ancrer une communauté qui bénéficie aux réfugiés Boat People, il faudrait insister et s’interroger sur les rapports que ces différentes populations ont entretenu et entretiennent entre elles.

Toutes ces questions sans réponses sont justifiées, encore une fois, par la nature de l’ouvrage qui ne se veut pas exhaustif mais a le mérite de poser un cadre général qui introduit à toutes ces questions.